Jack London – Martin Eden ♥

(Roman / 1909)

Couverture du roman Martin Eden de Jack London

Martin Eden est un jeune marin issu des bas-fonds d’Oakland. Un jour, il est admis par hasard chez des bourgeois et tombe amoureux de la jeune fille de la maison, Ruth. Il a envie de la conquérir mais comprend rapidement qu’il traîne deux gros handicaps pour arriver à ses fins. D’une, Ruth et lui n’appartiennent pas à la même classe sociale. De deux, son ignorance et son manque de culture paraissent rédhibitoires pour intégrer ce monde qu’il découvre à peine et conquérir la belle. Il n’abandonne pas pour autant et commence par s’instruire. Il projette de devenir écrivain.

Commentaire

Attention chef d’œuvre !

Jack London évoque souvent de grands espaces blancs, des chiens de traîneau, la nature sauvage. Ces thématiques, notamment développées dans « L’appel de la forêt » et « Croc-Blanc », ne sont pas à l’ordre du jour dans ce roman.

« Martin Eden », en partie autobiographique, dépeint une certaine société américaine du début du 20e siècle, le gouffre séparant les classes sociales, les conditions de travail déplorables des classes ouvrières, l’ascension sociale méritée grâce à un travail acharné, la passion amoureuse, l’écriture, les éditeurs, les illusions, les désillusions, le paraître, l’étroitesse d’esprit de ceux qui pensent savoir, l’hypocrisie, la solitude. Un roman exceptionnel, d’une grande richesse au niveau des sujets abordés et d’une extrême lucidité quant à leur traitement. En plus, il est très bien écrit. Un de mes préférés, tous styles confondus.

Extraits

Ils avaient appris la vie dans les livres, et lui l’avait vécue. (p.48)

Jamais elle n’aurait deviné qu’à ces moments-là, cet homme venu d’un milieu inférieur la dépassait par la grandeur et la profondeur de ses conceptions. Comme tous les esprits limités qui ne savent reconnaître de limites que chez les autres, elle jugea que ses propres conceptions de la vie étaient vraiment très vastes, que les divergences de vues qui les séparaient l’un de l’autre marquaient les limites de l’horizon de Martin et rêva de l’aider à voir comme elle, d’agrandir son esprit à la mesure du sien. (p.99)

Autrefois, il s’imaginait naïvement que tout ce qui n’appartenait pas à la classe ouvrière, tous les gens bien mis avaient une intelligence supérieure et le goût de la beauté ; la culture et l’élégance lui semblaient devoir marcher forcément de pair et il avait commis l’erreur insigne de confondre éducation et intelligence. (p.306)

Ils ont essayé d’écrire et ils n’ont pas pu. Et voilà justement le paradoxe idiot de la chose : toutes les portes de la littérature sont gardées par des cerbères : les ratés de la littérature. Éditeurs, rédacteurs, directeurs des services littéraires des revues et librairies, tous, ou presque tous, ont voulu écrire et n’ont pas réussi. (p.318)

Ce n’est pas dans le succès d’une œuvre qu’on trouve sa joie, mais dans le fait de l’écrire. (p.341)

J’étais le même alors, le même qu’aujourd’hui. Et vous ne m’avez pas reconnu. Pourquoi me reconnaissez-vous aujourd’hui ? (p.445)

Il y eut un long grondement et il lui sembla glisser sur une interminable pente. Et, tout au fond, il sombra dans la nuit. Ça, il le sut encore : il avait sombré dans la nuit.
Et au moment même où il le sut, il cessa de le savoir. (p.478)

Ailleurs sur la toile

Direction le Québec. Mamaki sur sa chaîne Youtube Sous le ciel nous livre des mots très justes dans son analyse de « Martin Eden » :

L’auteur et son œuvre

John naît le 12 janvier 1876. Sa mère est abandonnée par son père biologique. Elle se marie quelques mois plus tard avec John London, un veuf, père de deux enfants. Le futur écrivain est appelé Jack à partir de ce moment-là, pour ne pas le confondre avec son père adoptif.

La famille s’installe à Oakland en 1886. Il fréquente la bibliothèque publique de la ville, donnant peut-être naissance à une future vocation. Il effectue des petits boulots. À partir de 1890, il devient ouvrier, puis pilleur d’huîtres. Il côtoie des voyous, découvre l’alcool et les filles.

En 1893, il s’engage sur une goélette qui l’emmènera jusqu’au Japon. À son retour, il gagne un concours de rédaction en prose et fait publier le récit d’une de ses expériences en mer dans le quotidien « San Francisco Morning Call ».

Il occupe des boulots harassants. Il subit ensuite la panique de la crise de l’emploi de cette année-là et se retrouve sans travail.

Engagement politique

En 1894, il adhère au parti socialiste. Il vit dans la misère, est emprisonné 30 jours pour vagabondage.

Jack London intègre le lycée en 1895, puis l’université en 1896. Il continue de militer pour le parti, est condamné à un mois de prison pour agitation. Il étudie intensément mais doit abandonner l’université de Berkeley par manque de moyens financiers.

En 1897, il participe à la ruée vers l’or au Klondike. Atteint du scorbut, il est rapatrié en 1898.

Ses expériences et ses voyages constitueront une riche source d’inspiration.

Il continue d’écrire et, en 1900, parvient à faire publier un premier recueil de nouvelles « Le fils du loup », un premier pas vers le succès. Il se marie la même année avec Bessie Maddern qui lui donnera deux filles.

En 1902, il vit à Londres. Son expérience anglaise lui sert pour l’écriture d’un essai : « Le peuple de l’abîme ».

Succès

Il obtient succès et célébrité en 1903, avec la publication de son roman « L’appel de la forêt ». Il enfoncera le clou en 1906 avec « Croc-Blanc ». Entretemps, il aura divorcé, couvert le conflit russo-japonais au Japon et en Corée en 1904 et se sera remarié en 1905 avec Charmian Kittredge.

Jack London construit un ranch en 1905, puis un bateau en 1907. Il embarque pour un tour du monde qui s’arrête en Australie : il est malade et doit être soigné.

Il enchaîne les romans à succès : « Le talon de fer » en 1908, son grand roman politique et la première dystopie moderne, puis « Martin Eden » en 1909 qu’il présentera lui-même comme une dénonciation de l’individualisme souvent mal comprise par le public.

Jack London meurt le 22 novembre 1916, d’une urémie, alors qu’il prend de la morphine, souffrant aussi de dysenterie et d’alcoolisme.

Il aura écrit plus d’une vingtaine de romans, des essais, plus de 200 nouvelles, des récits d’aventures, d’autres à couleur socialiste, parfois autobiographiques, certains s’apparentant même à de la science-fiction. Il aura été un des premiers écrivains américains capitalisant fortune et célébrité grâce à la littérature.

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John Irving – L’oeuvre de Dieu, la part du Diable ♥

(Roman / 1985 / The cider house rules)

Couverture du roman L'oeuvre de Dieu, la part du Diable de John Irving

Années 1920. Au fin fond du Maine, le docteur Wilbur Larch met des enfants non désirés au monde (l’œuvre de Dieu), des bébés abandonnés qu’il recueille dans son orphelinat. Il pratique aussi l’avortement (la part du Diable), contre les lois en vigueur.

Homer Wells est un de ces orphelins. Plusieurs tentatives pour le placer en famille d’adoption échouent. Il sera finalement autorisé à rester à l’orphelinat, auprès du docteur Larch, de nurse Angela et de nurse Edna qu’il considère comme sa véritable famille. Larch le prend sous sa coupe et lui apprend peu à peu le métier d’obstétricien.

Commentaire

« L’oeuvre de Dieu, la part du Diable » est un roman bouleversant, drôle, abordant des sujets sensibles (avortements, enfants non désirés, abandons) sans tomber dans le jugement ou le caricatural. Fidèle à son habitude, Irving nous offre son lot de personnages attachants et complexes. Il est difficile de reposer le livre une fois qu’on s’est plongé dans cette magnifique histoire. Irving est au sommet de sa forme. Il développe ses sujets avec maîtrise et aisance. La narration est exceptionnelle. Les idées fusent. L’humour et l’émotion sont extraordinairement bien dosés. Le lecteur passe du rire aux larmes en l’espace de quelques paragraphes. Du grand art.

Le début de résumé ci-dessus ne rend pas justice à la qualité, à l’intensité et à la richesse du récit (pourquoi la pomme sur la couverture, tout d’abord ? et puis il y aurait tant à dire sur Melony, sur Candy, sur Wally, sur Ange aussi). Un roman génial. Le meilleur de John Irving à mon sens.

Extraits

Les raisons pour lesquelles les orphelins doivent être adoptés avant l’adolescence ? C’est qu’ils ont besoin d’être aimés et d’avoir quelqu’un à aimer, avant de s’embarquer dans cette phase nécessaire de l’adolescence, à savoir : le besoin de tromper, soutenait Larch dans sa lettre. L’adolescent découvre que le mensonge est presque aussi séduisant que le sexe et beaucoup plus facile à pratiquer. (p.125)

 Je ne prétends pas que c’est bien, tu comprends ? Je dis que c’est à elle de choisir – c’est un choix de femme. Elle a le droit d’avoir le choix, tu comprends ? (p.142)

 Il faut que tu les aides parce que tu sais comment les aider. Demande-toi qui les aidera si tu refuses. (p.639)

– C’est dur d’avoir envie de protéger quelqu’un et d’en être incapable, fit observer Ange.
– On ne peut pas protéger les gens, petit, répondit Wally. Tout ce qu’on peut faire, c’est les aimer. (p.702)

L’auteur et son œuvre

John Irving naît le 2 mars 1942. Il grandit dans le New Hampshire. Étudiant médiocre, il excelle en lutte. En 1963, il obtient une bourse et part étudier un an à Vienne. Il publie son premier roman à l’âge de 26 ans. La consécration n’arrivera qu’avec le quatrième, « Le monde selon Garp », best-seller international, comme le sont devenus tous ses écrits par la suite.

Il a publié à ce jour 14 romans, un recueil de nouvelles, un essai et un livre pour enfants.

Certains thèmes sont récurrents dans son œuvre : la lutte, la Nouvelle-Angleterre, Vienne, les ours, les relations de couple, un parent absent (John Irving n’a pas connu son géniteur, Irving est le nom de son père adoptif).

John Irving est un conteur-né. Inventif, habile, imprévisible, addictif, il soigne autant ses personnages que ses histoires. Il écrit merveilleusement bien. Et en plus, il a beaucoup d’humour. Un grand écrivain.

Mon John Irving ++

J’ai lu 10 romans de John Irving, tous recommandables. J’ai une préférence cependant pour les suivants, autres petits chefs-d’œuvre absolument savoureux :

Une veuve de papier

(1998 / A widow for one year)

En 1958, Ted Cole, un auteur de livres pour enfants, pousse son assistant saisonnier de 16 ans dans les bras de Marion, sa femme. Il veut précipiter un divorce devenu inéluctable depuis la mort de leurs deux fils.

Dernière nuit à Twisted River

(2009 / Last night in Twisted River)

À Twisted River, les bûcherons mangent chez le Cuistot et chez son fils. Jusqu’au drame. Une très belle histoire de brutes, d’ours, de meurtres, de fuites et de femmes, indiennes, italiennes…

Le monde selon Garp

(1978 / The world according to Garp)

L’histoire déjantée de S.T. Garp, qui deviendra écrivain, et de sa mère, infirmière et féministe malgré elle, qui a choisi le sergent technicien Garp, « opérationnellement intact » malgré un cerveau endommagé, comme père de son unique enfant.

Le premier roman de John Irving que j’ai lu. Imparable.

L’Hôtel New Hampshire

(1981 / The Hotel New Hampshire)

L’histoire désopilante et grave, loufoque et émouvante, de l’excentrique famille Berry, deux parents, cinq enfants, un ours, un chien, dans trois hôtels sur deux continents.

Une prière pour Owen

(1989 / A prayer for Owen Meany)

Owen, ami du narrateur, se croit l’instrument de Dieu. Dans l’Amérique d’avant la guerre du Vietnam, à 11 ans, il en paraît 6, mais affiche une intelligence au-dessus de la moyenne. Une histoire drôle et bouleversante.

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Ken Grimwood – Replay

(Roman – fantastique / 1986)

Couverture du roman Replay de Ken Grimwood

Jeff Winston meurt d’une crise cardiaque à l’âge de 43 ans. Il se réveille dans son corps d’étudiant en ayant conservé les souvenirs de sa vie précédente. Une deuxième chance lui est offerte pour améliorer sa première existence, avec de nouveaux atouts dans son jeu : ses acquis et la connaissance de l’avenir proche. S’en sortira-t-il mieux cette fois-ci ? Et qu’arrivera-t-il le fameux jour de son décès à 43 ans ?

Commentaire

À la lecture du synopsis, on pourrait imaginer être en présence d’une énième version du thème abondamment exploité du voyage dans le temps, avec des machines hautement technologiques, des concepts scientifiques élaborés, des obscures failles temporelles, des paradoxes savamment développés, voire des guerres post-apocalyptiques. Que nenni. « Replay » s’inscrit dans un autre registre.

« Replay » est un roman exceptionnel.

Un roman addictif. Le lecteur est ballotté entre les rêves, les désillusions, les histoires sentimentales, les objectifs, les doutes et les espoirs, les réussites et les échecs des protagonistes. Il est tour à tour ému, surpris, déçu ou heureux par la tournure des événements, la curiosité constamment en éveil. L’écriture est fluide, l’intrigue constamment relancée.

Un roman intelligent. Ken Grimwood explore avec habileté deux sujets majeurs dans « Replay » : le grand amour et le sens de la vie.

Je ne vais pas m’étendre sur le grand amour, admirablement traité. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’une histoire larmoyante à l’eau de rose.

Le sens de la vie

Ce deuxième sujet est plus complexe que le grand amour. Que faire de notre existence ? Jouir des plaisirs de la chair et de l’esprit ? Gagner beaucoup d’argent et accumuler des biens matériels ? Se rendre utile à la société ? Mener une paisible vie familiale ? Changer le monde ? Un peu de tout ça à la fois ? Mais comment s’y prendre ? Où placer le curseur ? Avec qui ? Ce roman rappelle que le temps s’écoule inexorablement. Que dans la vraie vie, nous n’avons qu’une vie, et que nous avons tout intérêt à savoir la vivre. Parce que le temps passé ne revient pas. Parce que chacun de nos choix oriente notre voyage de manière significative, parfois sans retour en arrière possible, en écartant définitivement certains chemins potentiels. Et parce que ne pas choisir et se complaire dans la routine est aussi un choix.

Un roman touchant, marquant. Un roman qui laisse méditer longtemps après la dernière page tournée, qui fait reconsidérer le sens de la vie, de notre unique vie.

À lire pas uniquement par les amateurs de science-fiction ou de fantastique : ce roman va au-delà des genres littéraires et peut être apprécié par tout lecteur aimant les bonnes histoires et les axes de réflexion abordés.

Extraits

Ce qui lui avait paru autrefois merveilleusement érotique lui était maintenant révélé dans toute sa médiocrité, sans l’embellissement que confère le recul du temps : une petite branlette rapide sur le siège avant d’une Chevrolet, avec comme toile de fond de la mauvaise musique. (p.49)

 Voyez-vous, il y a le blues triste… Mais le blues le plus triste, c’est pour ceux qui ont eu tout ce qu’ils désiraient puis l’ont perdu et savent qu’ils ne l’auront jamais plus. Aucune souffrance au monde n’est pire que celle-là. (p.154)

 Les vieillards, surtout, le fascinaient : leurs regards pleins de souvenirs lointains et d’espoirs perdus ; leur corps voûté comme en prévision de la fin des temps. (p.404)

 Même le bonheur qu’ils étaient parvenus à trouver ensemble s’était écoulé à une vitesse vertigineuse : quelques années volées ici et là, des moments fugitifs d’amour et de contentement pareils à des bulles évanescentes d’écume sur une mer de solitude, de séparation inutile. (p.404)

 Chaque vie avait été différente, car chaque choix est toujours différent, imprévisible dans ses conséquences et son aboutissement. (p.428)

 Le seul véritable échec, et le plus douloureux, aurait été de ne prendre aucun risque. (p.428)

 Sa vie dépendait de lui, et de lui seul. Les possibilités étaient infinies et il le savait. (p.430)

L’auteur et son œuvre

Ken Grimwood est né le 27 février 1944 en Floride. Marié, sans enfants, il décède le 6 juin 2004 d’une crise cardiaque.

Il a écrit cinq romans. « Replay » est le seul à avoir été traduit en français à ce jour.

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Arnaldur Indridason – Série « Erlendur »

(Policier / 1997-…)

Couverture du roman Les fils de la poussière d'Arnaldur Indridason (série Erlendur)

Série de romans policiers présentant des enquêtes menées en Islande par le commissaire Erlendur Sveinsson et ses équipiers Elinborg et Sigurdur Oli. Parallèlement à ces investigations, la vie personnelle du trio est dévoilée peu à peu. Le tourmenté Erlendur, marqué par une tragédie dans son enfance, mène une existence solitaire. Il est en mauvais termes avec son ex-femme qu’il évite autant que possible depuis leur rupture et entretient des rapports compliqués avec ses deux grands enfants, Eva Lind et Sindri Snaer. Elinborg, cuisinière hors pair, est mariée et mère de famille. Sigurdur Oli s’efforce de stabiliser sa relation avec Bergthora.

Commentaire

Attention dépaysement ! Bonjour l’Islande ! Nous sommes loin des romans policiers américains ou de nos proches contrées européennes. Ici, pas de guerres entre mafias, pas de courses-poursuites en voiture à tombeau ouvert, pas d’échanges de tirs assourdissants entre gangsters et forces de l’ordre. Erlendur et ses équipiers ne sont même pas armés. Les crimes restent sordides : une femme pendue dans son chalet, un Père Noël retrouvé mort dans la cave d’un hôtel de luxe, un enfant poignardé au pied de son immeuble, un homme retrouvé attaché au fond d’un lac qui s’est vidé. Et puis il y a des disparitions non élucidées, récentes ou plus anciennes.

L’atmosphère de cette série est sombre, hantée, entre présent et passé, et pourtant aussi pleine de poésie, de sensibilité et d’espoir.

Indridason s’intéresse aux victimes, aux coupables, mais aussi aux conséquences des drames sur l’entourage des uns et des autres. Il décrypte la succession d’événements qui ont mené aux désastres, les hasards à mettre sur le dos de la malchance, les causes profondes liées aux mauvais côtés de la nature humaine. Ou alors il conclut à l’impossibilité de découvrir certaines vérités. Il dépeint des violences conjugales, des blessures non cicatrisées, le désespoir de personnes ordinaires, la cupidité, le mal-être, les banlieues chics et les bas-fonds alcoolisés de Reykjavik. Il fouille dans le passé de l’île, déterre des catastrophes oubliées, décrit les effets du temps sur les survivants. C’est d’ailleurs une des thématiques les plus importantes de la série : le temps et son action sur la vie des gens.

À consommer sans modération.

Extraits de « Étranges rivages »

En règle générale, il se mettait en route tôt le matin et marchait jusqu’au soir, mais il arrivait aussi qu’il passe la nuit sur un tapis de mousse, seul avec les oiseaux. Il aimait s’allonger sur le dos, la tête posée sur son sac, les yeux levés vers les étoiles en méditant sur ces théories qui affirmaient que le monde et l’univers étaient encore en expansion. Il appréciait de regarder le ciel nocturne et son océan d’étoiles en pensant à ces échelles de grandeur qui dépassaient l’entendement. Cela reposait l’esprit et lui procurait un apaisement passager de pouvoir réfléchir à l’infiniment grand, au grand dessein. (p.101)

Je me demande d’ailleurs qui pourrait bien s’intéresser à des histoires concernant de simples gens que tout le monde a oubliés. (p.109)

C’est comme ça. C’est la vie. Ce genre de chose arrive. […] Tout le monde a un passé. (p.130)

C’est à eux que va ma compassion. Ce sont eux qui doivent affronter l’événement et s’en accommoder. Ils doivent faire face au deuil et la douleur de l’absence les accompagne jusqu’à la fin de leur vie. Ce sont ceux qui restent auxquels je m’intéresse le plus. (p.155)

C’est tellement peu, ce qu’on peut faire. (p.156)

Bientôt, cette histoire, le destin de ces gens, leurs vies emplies de deuils et de victoires, sombreraient dans l’oubli. (p.156)

Vous êtes l’homme le plus buté que j’ai rencontré durant ma longue existence. (p.305)

Romans de la série

À ce jour, cette série est composée de 14 romans. À noter qu’en France, les deux premiers romans de la série n’ont été publiés qu’après le quatorzième. Les lecteurs francophones ont donc découvert Erlendur dans « La cité des jarres », en 2005.

Les fils de la poussière (1997 / Synir duftsins)
Les roses de la nuit (1998 / Dauðarósir)
La cité des jarres (2000 / Mýrin)
La femme en vert (2001 / Grafarþögn)
La voix (2002 / Röddin)
L’homme du lac (2004 / Kleifarvatn)
Hiver arctique (2005 / Vetrarborgin)
Hypothermie (2007 / Harðskafi)
La rivière noire (2008 / Myrká)
La muraille de lave (2009 / Svörtuloft)
Étranges rivages (2010 / Furðustrandir)
Le duel (2011 / Einvígið)
Les nuits de Reykjavik (2012 / Reykjavíkurnætur)
Le lagon noir (2014 / Kamp Knox)

L’auteur et son œuvre

Arnaldur Indridason est né le 28 janvier 1961 à Reykjavik où il vit. Ses livres sont publiés dans plus de vingt-cinq pays. Avant d’être un écrivain à succès, Arnaldur Indridason a obtenu un diplôme en histoire, puis a travaillé en tant que journaliste, scénariste indépendant et critique de films. Il est marié et père de trois enfants.

Indridason a écrit 24 romans à ce jour : 14 dans la série « Erlendur », 3 dans la « Trilogie des ombres », 4 dans une nouvelle série de polars, la série « Konrad », débutée en 2017 et 3 romans indépendants.

Le style d’Indridason est tout en finesse. Les personnages de ses romans sont fouillés, les histoires prenantes et les intrigues déroulées avec subtilité. Indridason est l’écrivain nordique de romans policiers le plus talentueux que j’ai lu. Incontournable pour les amateurs du genre.

Mon Arnaldur Indridason ++

Je n’ai lu qu’un roman d’Indridason en-dehors de la série « Erlendur ». Et je l’ai adoré :

Betty

(2003 / Bettý)

Une histoire basée sur le classique trio amoureux. Du fond de sa cellule, le personnage principal raconte sa rencontre avec Betty, leur amour, le drame, comment il a été accusé, pourquoi sa culpabilité n’a fait aucun doute. Et pourtant.

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Fred Vargas – Série « Adamsberg »

(Policier / 1991 – …)

Couverture du roman L'homme aux cercles bleus de Fred Vargas (série Adamsberg)

Série de romans policiers made in France. Le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est à la tête des enquêteurs de la Brigade Criminelle du 13e arrondissement. Il est secondé par Adrien Danglard, un adjoint porté sur la bouteille. Chaque membre de l’équipe a sa particularité. Violette Retancourt est une force de la nature. Louis Veyrenc, un poète, s’exprime parfois en alexandrins. Froissy est obsédée par la nourriture. Et les autres. Sans oublier La Boule, le chat de leur commissariat parisien.

Tout oppose Adamsberg et Danglard. Le premier, rêveur, désorganisé, imprévisible, incapable de se concentrer sur des raisonnements complexes, fonctionne à l’instinct. Il obtient cependant des résultats spectaculaires. Ce qui interloque le second. Celui-ci, logique et cartésien, possède un savoir encyclopédique. Il ne jure que par les faits et le bon sens, ne conçoit les enquêtes que par des investigations méthodiques et réfléchies. La vie sentimentale d’Adamsberg est compliquée. Danglard est divorcé et père de cinq enfants qu’il élève seul.

Si certaines affaires sont localisées à Paris, d’autres nécessitent des déplacements des enquêteurs dans la France profonde, en Angleterre, en Serbie ou en Islande. Un stage envoie même une partie de l’équipe au Canada.

Commentaire

Les intrigues de cette série paraissent de prime abord extravagantes, loufoques, saugrenues, étranges, abracadabrantes. Et en même temps, elles attisent la curiosité. De la perplexité, le lecteur passe à l’envie de connaître le fin mot de l’histoire, happé par le style envoûtant de Fred Vargas et par ses personnages atypiques. La fragilité de ces derniers, leurs défauts, leurs relations empreintes d’empathie maladroite les rend extrêmement attachants.

À tester si vous n’y avez jamais goûté !

La série « Adamsberg »

À ce jour, cette série est composée de neuf romans et d’un recueil de nouvelles.

L’homme aux cercles bleus (1991)
L’homme à l’envers (1999)
Pars vite et reviens tard (2001)
Coule la Seine (2002) (recueil de trois nouvelles)
Sous les vents de Neptune (2004)
Dans les bois éternels (2006)
Un lieu incertain (2008)
L’armée furieuse (2011)
Temps glaciaires (2015)
Quand sort la recluse (2017)

L’auteure et son œuvre

Fred Vargas est née le 7 juin 1957 à Paris. Elle a obtenu un doctorat en histoire et a fait de la recherche au CNRS dans ce domaine.

Elle a écrit à ce jour quinze romans, un recueil de nouvelles et quatre essais. Le dernier en date, « L’humanité en péril », met en garde contre de potentielles catastrophes écologiques, et notamment la disparition d’espèces menacées d’extinction. Plusieurs de ses romans ont été portés sur petit ou grand écran.

Dans ses deux séries phares, « Adamsberg » et « Les Évangélistes », Fred Vargas a réussi à se créer un style d’écriture propre, un univers bien à elle. Le rythme est feutré. Les personnages sont finement ciselés et affublés de travers charmants ou effrayants. Les dialogues chirurgicalement travaillés naviguent entre exagérément absurdes et simplement géniaux. Des intrigues secondaires parasitent les investigations et prennent parfois le pas sur l’enquête principale. L’ensemble est saupoudré d’une bonne dose d’humour, de légendes étonnantes et de pages d’Histoire que maîtrise bien Fred Vargas. De ces imbroglios et des efforts fournis pour résoudre les crimes et d’autres problèmes divers et variés, par des personnages si différents les uns des autres tout en étant tous imparfaits mais cependant non dénués d’une sensibilité certaine, naissent de poétiques messages de tolérance. Un régal pour qui apprécie ce mélange détonant et délicieux !

Mon Fred Vargas ++

J’aime beaucoup la série « Adamsberg » et tout autant la série « Les Évangélistes ». Cette dernière met en scène trois amis Mathias Delamarre, Marc Vandoosler et Lucien Devernois, respectivement spécialistes de la Préhistoire, du Moyen Âge et de la Première Guerre mondiale. Ils habitent ensemble, dans une vieille maison, avec Armand Vandoosler, ancien flic et oncle de Marc. Et ils résolvent accessoirement des enquêtes.

Les personnages des deux séries se croisent ou sont parfois mentionnés dans l’autre série. Une grande famille donc.

J’attends depuis un temps certain (et je ne suis sans doute pas le seul), le quatrième roman consacré aux Évangélistes. Viendra-t-il un jour ? Seule Fred Vargas connaît la réponse.

Les romans de la série « Les Évangélistes »

Debout les morts (1995)
Un peu plus loin sur la droite (1996)
Sans feu ni lieu (1997)

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Amélie Nothomb – Acide sulfurique

(Roman – dystopie / 2005)

Couverture du roman Acide sulfurique d'Amélie Nothomb

Dans un futur plus ou moins proche, des rafles autorisées par la loi sont organisées pour recruter, sans leur aval, les candidats d’une nouvelle émission de télé-réalité, « Concentration ». Le principe de l’émission est de montrer aux spectateurs les privations et humiliations des candidats prisonniers sous le joug d’impitoyables candidats kapos. Leur inexorable affaiblissement. Leur détresse. Leur mise à mort également. Le tout, en direct et sans filtre.

« Concentration » scandalise évidemment les médias et l’opinion publique. L’audimat atteint toutefois des sommets.

La laide et stupide kapo Zdena tombe sous le charme de la plus belle des prisonnières, Pannonique, connue dans le camp sous le nom CKZ 114.

Commentaire

Il fallait oser. Et Amélie Nothomb a osé. Dénoncer les excès de la télé-réalité, l’hypocrisie et le voyeurisme des spectateurs et la course à l’audimat, peu importe les moyens employés, en associant ce genre télévisuel à une barbarie qui a marqué l’Histoire de la plus mauvaise des manières, les camps de concentration de la Deuxième Guerre mondiale. Avec tortures, destruction de la personnalité et exécutions incluses dans le concept, pour ne pas faire les choses à moitié.

Une dystopie courte, cruelle, écrite dans le style si particulier d’Amélie Nothomb. Une dystopie intelligente, qui prête à réfléchir. Un roman qui a provoqué l’indignation de certains, scandalisés par l’audace jugée déplacée de l’auteure. Une œuvre polémique ? À chacun de se faire sa propre opinion. « Acide sulfurique » est une véritable réussite en ce qui me concerne !

Visionnaire ? Terrifiant.

Les âmes sensibles préféreront peut-être les romans d’Amélie Nothomb décrits plus bas dans cet article. Surtout comme porte d’entrée de l’œuvre de cette auteure.

Extraits

Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle (quatrième de couverture et premier paragraphe du livre).

 C’est quand son absence est la plus criante que Dieu est le plus nécessaire. (p.79)

 Il est beaucoup plus difficile de battre un individu dont on connaît le nom. (p.109)

 Comme n’importe quelle ratée, elle méprisait ceux qui excellaient là où elle avait échoué. (p.114)

 Ce qui est beau, c’est quand quelqu’un parle pour dire quelque chose. (p.115)

 Elle est sublime. Mais on peut être sublime et se tromper. (p.177)

L’auteure et son œuvre

Amélie Nothomb est un personnage à part dans le monde de la littérature. Cette mystérieuse dame au chapeau a le chic pour sortir du lot commun des écrivains francophones. Même sa date de naissance est sujette à débat. Selon certaines sources, elle serait née le 13 août 1967 à Kobé, au Japon. D’autres prétendent qu’elle a vu le jour le 9 juillet 1966 à Etterbeek, en Belgique. Qui d’autre peut se prévaloir d’être né deux fois, à plus d’un an d’intervalle, sur deux continents différents, à plus de 9000 kilomètres de distance ?

Fille d’un diplomate belge, elle passe son enfance au rythme des affectations de son père, au Japon, en Chine, à New York, au Bangladesh, en Birmanie et au Laos. Elle ne découvre véritablement la vie en Belgique qu’à dix-sept ans, l’âge de ses premiers écrits.

Elle connait son premier succès littéraire en 1992, avec le roman « Hygiène de l’assassin ». Depuis, elle collectionne succès et prix, publiant consciencieusement un livre par an.

Son œuvre est extrêmement variée. Les sujets de ses romans en partie autobiographiques proviennent de ses expériences et voyages à travers le monde. D’autres romans se rapprochent de fables. Ses écrits sont souvent courts, parfois complètement loufoques. Toutes ses œuvres ont comme points communs un style précis, incisif, empreint d’humour, des dialogues savoureux et une manière particulière de distiller des idées et des observations lucides et pertinentes qui prêtent à réflexion. Le noir et le morbide font partie du riche attirail de l’auteure. L’expérimentation et l’inventivité aussi.

À tester, si vous n’y avez jamais goûté. Et plus si affinités.

Amélie Nothomb peut compter sur un public large et fidèle, dont elle est très proche. Elle va notamment régulièrement à sa rencontre lors de séances de dédicaces.

Mon Amélie Nothomb ++

Je ne connais pas encore tous les écrits de cette auteure, mais je n’ai jamais été déçu par les œuvres que j’ai lues.

Pour moi, un roman d’Amélie Nothomb est comme une friandise très colorée. Lorsque la gourmandise me prend, j’en choisis une que je n’ai jamais goûtée et je la déguste avec volupté. Je me délecte alors de nouvelles saveurs, mélanges de sucré, de salé, d’acidité, d’amertume et de piquant. Des découvertes toujours agréables et surtout surprenantes.

Les livres d’Amélie Nothomb fonctionnent un peu comme la boîte de chocolats de Forrest Gump.

Trois bonbons à conseiller, parmi tant d’autres :

Métaphysique des tubes

(2000)

Roman autobiographique narrant les trois premières années de la vie d’Amélie Nothomb au Japon. Ce formidable récit présente une enfant qui découvre le monde et ses vérités, parfois cruelles. Avec beaucoup de lucidité, de clairvoyance et d’humour.

Stupeur et tremblements

(1999)

Encore un roman en partie autobiographique. Amélie Nothomb est recrutée pour un an dans une très grosse entreprise japonaise, la compagnie Yumimito. Elle déchante très vite.

Un roman drôle qui s’apprécie sur trois niveaux : la description de la société japonaise ultra-coincée dans ses codes, les réactions occidentales et nothombiennes de l’auteure et le style d’écriture décapant. Imparable !

Peut-être le roman idéal pour découvrir Amélie Nothomb.

La nostalgie heureuse

(2013)

Et un troisième roman autobiographique. Récit des retrouvailles entre Amélie Nothomb et le Japon en 2012, pour le tournage d’un reportage sur la romancière. Retrouvailles également entre Amélie Nothomb et Nishio-san, sa nounou adorée qu’elle a quitté le cœur brisé à l’âge de six ans, entre Amélie Nothomb et Rinri, son amour japonais de ses vingt-et-un ans. La relation de l’époque entre Amélie et Rinri a fait l’objet d’un autre roman : « Ni d’Ève ni d’Adam ».

J’ai été particulièrement ému en lisant dans « La nostalgie heureuse » :

Les caniveaux et les égouts n’ont pas changé. (p.49)

Et bien entendu par les retrouvailles entre Amélie et celle qu’elle considère comme sa deuxième mère.

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Harper Lee – Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ♥

(Roman / 1960 / To kill a mockingbird)

Couverture du roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur d'Harper Lee

Début de la quatrième de couverture

Dans une petite ville d’Alabama, à l’époque de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Avocat intègre et rigoureux, il est commis d’office pour défendre un Noir accusé d’avoir violé une Blanche.

Commentaire

Je ne vais pas détailler davantage le résumé de ce roman culte qui a été publié aux Etats-Unis alors que la loi autorisait encore la discrimination raciale.

Ce Prix Pulitzer 1961 délivre un message fort. En plus, l’histoire est superbement narrée par la jeune Scout.

Humour, mélancolie et suspense sont au rendez-vous de ce livre bouleversant traitant de l’enfance, de la tolérance, de la bêtise et de la condition humaine.

Un incontournable en ce qui me concerne.

Extraits

– D’abord, Scout, un petit truc pour que tout se passe mieux entre les autres, quels qu’ils soient, et toi : tu ne comprendras jamais personne tant que tu n’envisageras pas la situation de son point de vue…
– Pardon?
– … tant que tu ne te glisseras pas dans sa peau et que tu n’essaieras pas de te mettre à sa place. (p.52)

 – Tu défends les nègres, Atticus ? lui demandai-je le soir même.
– Bien sûr. Ne dis pas « nègre », Scout, c’est vulgaire.
– Tout le monde dit ça, à l’école.
– Désormais, ce sera tout le monde sauf toi…
– Eh bien, si tu ne veux pas que je parle de cette manière, pourquoi m’envoies-tu à l’école ? (p.121)

– On va gagner, Atticus ?
– Non, ma chérie.
– Alors pourquoi…
– Ce n’est pas parce qu’on est battu d’avance qu’il ne faut pas essayer de gagner. (p.123)

Les moqueurs ne font rien d’autre que de la musique pour notre plaisir. Ils ne viennent pas picorer dans les jardins des gens, ils ne font pas leurs nids dans les séchoirs à maïs, ils ne font que chanter pour nous de tout leur coeur. Voilà pourquoi c’est un péché de tuer un oiseau moqueur. (p.144)

 – Il devrait en être fier, dis-je.
– Les gens normaux ne tirent jamais aucune fierté de leurs talents, dit Miss Maudie. (p.156)

– Ils ont tout à fait le droit de le penser et leurs opinions méritent le plus grand respect, dit Atticus, mais avant de vivre en paix avec les autres, je dois vivre en paix avec moi-même. La seule chose qui ne doive pas céder à la loi de la majorité est la conscience de l’individu. (p.167)

Avec lui, la vie était banale, sans lui, elle devenait insupportable. (p.182)

 – D’après toi, pourquoi Boo Radley ne s’est jamais enfui ?
Il poussa un long soupir et me tourna le dos.
– Peut-être parce qu’il a nulle part où aller… (p.225)

Ne t’en fais pas Jem ; les choses ne sont jamais aussi mauvaises qu’elles en ont l’air. (p.334)

– Non, Jem, moi je pense qu’il n’y a qu’une seule sorte de gens, les gens. (p.352)

L’auteure et son œuvre

Harper Lee est née le 28 avril 1926 et morte le 19 février 2016 à Monroeville dans l’Alabama.

Après des études de droit, elle s’installe à New York en 1950 et décide de devenir écrivain.

En 1959, elle donne un coup de main à Truman Capote, son camarade d’enfance, qui se lance dans un projet ambitieux : l’écriture du roman documentaire « De sang-froid » (In cold blood), basé sur un quadruple meurtre réel. Elle l’aide dans ses recherches et l’assiste dans les entretiens qu’il mène à Holcomb dans le cadre de son enquête sur le crime en question. Truman lui dédie le roman et la remercie pour son travail à ses côtés.

Le premier roman d’Harper Lee paraît en 1960 : « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Le succès est immédiat et ne se démentira jamais. Souvent étudié à l’école, ce roman est devenu un classique de la littérature américaine.

Pendant longtemps, elle ne publiera pas d’autre roman, déclarant qu’elle avait dit ce qu’elle avait à dire.

Va et poste une sentinelle

Fin 2014, à l’âge de 88 ans, elle aurait donné son accord pour publier un manuscrit qui traînait depuis des décennies dans un tiroir, « Va et poste une sentinelle ». Pourquoi ce changement d’avis après 54 ans ? Parce qu’elle aurait été poussée par son avocate ? son éditeur ? Parce qu’elle n’était plus protégée par sa sœur, décédée en 2011 ?

Ce roman a été écrit avant « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Il présente Scout et sa famille 20 ans après les faits du premier roman.

Au final, une énorme déception. Le style n’est pas au point. Les personnages n’ont pas les mêmes traits de caractère entre les deux livres. Certains souvenirs relatés présentent des faits différents de ceux qui se sont déroulés dans « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». « Va et poste une sentinelle » n’est peut-être qu’un premier mauvais jet du futur classique. Et une opération marketing de fort mauvais goût. À éviter.

Pour moi, Harper Lee restera l’auteure géniale d’un unique roman, génial lui aussi : « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Après, chacun pourra se faire son opinion.

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Honoré de Balzac – La Maison du Chat-qui-pelote

(Nouvelle / 1830)

Couverture de La maison du Chat-qui-pelote d'Honoré de Balzac

Théodore de Sommervieux, aristocrate et peintre, rôde autour de la Maison du Chat-qui-pelote où résident les Guillaume, fameux drapiers de Paris, leurs filles Virginie et Augustine, et leurs trois commis. Il est amoureux de la belle Augustine. Un an plus tôt, son cœur a chaviré lorsqu’il a surpris un dîner dans cette maison. À la nuit tombante, sous une lumière comparable à celle des grands tableaux de l’école hollandaise, elle lui est apparue comme la figure principale d’un tableau vivant. Joseph Lebas, l’aîné des commis, éprouve des sentiments semblables pour la jeune fille.

Commentaire

Balzac a placé « La Maison du Chat-qui-pelote » en ouverture de sa Comédie humaine. Un choix judicieux. On y retrouve la plume élégante de l’écrivain, ses descriptions détaillées, son amour du vieux Paris, de l’architecture, de la peinture.

Dans cette nouvelle, Balzac nous livre un premier lot de types de personnage : l’artiste (Théodore), le commerçant (M. Guillaume), la femme dominatrice et sans scrupules (la duchesse de Carigliano), la femme amoureuse et malheureuse (Augustine). Il peint différentes alliances : les mariages raisonnables et calculés (les Guillaume, leur fille et le commis), les mariages de la haute société autorisant excès et libertinage (les Carigliano), les liaisons découlant des précédents (la duchesse et ses amants), les liaisons mortes avant de naître (Joseph amoureux d’Augustine), le mariage d’amour (Théodore et Augustine), malheureux, impossible, de par la rencontre de deux mondes incompatibles, celui de l’artiste aristocrate vivant dans un monde d’esthétique et de distractions, et celui d’Augustine qui n’a connu que le labeur et le matériel.

Pourquoi avoir choisi ici cette nouvelle de Balzac, plutôt qu’un de ses grands romans de la Comédie humaine ?

Parce qu’elle fait partie de mes œuvres préférées de la Comédie humaine, du moins de ce que j’en ai lu à ce jour.

Parce que j’ai envie de la partager avec vous.

Et aussi parce que « La Maison du Chat-qui-pelote » contient grand nombre d’ingrédients qui apportent toute la saveur à l’ensemble de l’Œuvre.

« La Maison du Chat-qui-pelote » est une Comédie humaine en miniature.

Une lecture idéale pour goûter à ce merveilleux héritage que nous a laissé Balzac. Ou pour s’y replonger avec délectation.

Extraits

– Vous voyez ce que l’amour m’a inspiré, dit l’artiste à l’oreille de la timide créature qui resta tout épouvantée de ces paroles. (p.50)

– Si fait, monsieur Joseph. Que dites-vous de la peinture ? C’est là un bel état.
– Oui, je connais un maître peintre en bâtiment, monsieur Lourdois, qui a des écus. (p.60)

 Qui dépense trop n’est jamais riche. (p.67)

 Le seul sublime qu’elle connût était celui du cœur. Enfin, Théodore ne put se refuser à l’évidence d’une vérité cruelle : sa femme n’était pas sensible à la poésie, elle n’habitait pas sa sphère, elle ne le suivait pas dans tous ses caprices, dans ses improvisations, dans ses joies, dans ses douleurs ; elle marchait terre à terre dans le monde réel, tandis qu’il avait la tête dans les cieux. Les esprits ordinaires ne peuvent pas apprécier les souffrances renaissantes de l’être qui, uni à un autre par le plus intime de tous les sentiments, est obligé de refouler sans cesse les plus chères expansions de sa pensée, et de faire rentrer dans le néant les images qu’une puissance magique le force à créer. Pour lui, ce supplice est d’autant plus cruel, que le sentiment qu’il porte à son compagnon ordonne, par sa première loi, de ne jamais rien se dérober l’un à l’autre, et de confondre les effusions de la pensée aussi bien que les épanchements de l’âme. (p.70)

 Les gens sans religion sont capables de tout. (p.79)

L’auteur et son œuvre

Honoré de Balzac est né à Tours le 20 mai 1799, sans la particule. Il est mort à Paris le 18 août 1850.

Balzac a été tour à tour imprimeur, éditeur, journaliste, romancier et critique littéraire. Ses premières œuvres publiées entre 1820 et 1827, notamment sous le pseudonyme Horace de Saint-Aubain, sont des échecs. Il les reniera par la suite.

Durant cette période, il lui arrive fréquemment de se cacher de ses créanciers et des huissiers. Mme de Berny, sa maîtresse de vingt-deux ans son aînée et mère de neuf enfants, le soutient financièrement, l’encourage et le conseille dans son métier d’écrivain. Il lui en sera toujours reconnaissant.

En 1829 paraît son premier roman sous son vrai nom, « Les Chouans ».

Balzac est un forçat du travail. Il écrit beaucoup, et vite (et sans traitement de texte, sans correcteur orthographique et sans copier/coller, s’il vous plaît).

La Comédie Humaine

Dès 1833, il décide de regrouper ses écrits sous une œuvre unique, la Comédie humaine, organisée en trois grands ensembles : Études de mœurs, Études philosophiques et Études analytiques. Son but : brosser une vaste fresque sociale de son époque à travers plus de 140 titres (romans, nouvelles, contes, essais) et plus de 2000 personnages. La Comédie humaine propose une large panoplie de genres : romantique, fantastique, policier, philosophique, historique. L’œuvre est titanesque.

En 1844, il écrit à Mme Hanska, une noble polonaise, qui fut son admiratrice avant de l’épouser en 1850 :

« Quatre hommes auront eu une vie immense : Napoléon, Cuvier, O’Connell, et je veux être le quatrième. Le premier a vécu de la vie de l’Europe ; il s’est inoculé des armées ; le second a épousé le globe ; le troisième s’est incarné un peuple ; moi, j’aurai porté une société toute entière dans ma tête ».

Balzac n’arrivera pas à bout de son projet. Il meurt d’épuisement après avoir finalisé 92 ouvrages. Certains resteront inachevés. D’autres n’auront pas été commencés.

La légende prétend qu’il a appelé Horace Bianchon à son secours sur son lit de mort. Bianchon est l’illustre médecin de la Comédie humaine.

Le génie de Balzac

Outre le concept global, Balzac a développé deux autres idées remarquables dans sa Comédie humaine.

Tout d’abord la récurrence des personnages. Pour lier les ouvrages entre eux, et pour rendre sa société totalement crédible, Balzac a décidé de réutiliser de nombreux personnages dans différents récits. Dans un rôle principal, un rôle secondaire ou uniquement en les mentionnant au détour d’une scène. Et ceci, à des périodes diverses et variées de leur vie. Cet exercice compliqué a régulièrement provoqué des réécritures de parties déjà terminées, pour garantir la cohérence de l’ensemble. Ces réajustements ont fini par devenir tellement complexes que certaines contradictions sont passées au travers des mailles du filet de Balzac, surtout au niveau des dates. Rien de dramatique toutefois, ces imperfections ne nuisant pas à la qualité globale de l’œuvre.

Autre trouvaille notable, la catégorisation des personnages dans des archétypes sociaux, par métiers et par d’autres traits de personnalité ou de caractère, afin de décrire systématiquement tous les types d’individus de la société. On retrouve ainsi : les Financiers, les Médecins, les Artistes, les Soldats, les Commerçants, les Politiciens, les Petits employés, les Notables, les Courtisanes, les Criminels, les Bourgeois, les Dandies, les Nobles, les Passionnés, les Avares, les Dévoués, les Parents, les Sots, les Génies, …

Les personnages sont souvent excessifs, à l’image de Balzac lui-même.

Par ailleurs, Balzac est également un des fondateurs de la Société des gens de lettres, créée pour protéger les écrivains et faire respecter leurs droits d’auteur.

Balzac est un des plus grands écrivains de l’Histoire. Tout simplement.

Mon Honoré de Balzac ++

Je n’ai pas (encore) lu l’intégrale de la Comédie humaine. Tous les ouvrages n’atteignent pas l’excellence, mais cette œuvre géante, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, est terriblement impressionnante ! Personnellement, j’adore.

Parmi les nombreuses réussites qui sortent du lot, j’en cite quatre ci-dessous qui peuvent en appeler beaucoup d’autres pour les amateurs du genre :

La recherche de l’absolu

(1834)

En 1809, Balthazar Claës héberge un officier polonais, chimiste passionné, qui lui confie qu’il est sur le point de résoudre les mystères de la décomposition de la matière. Contaminé par la fièvre de la Science, Balthazar se lance à son tour dans de complexes expériences, à la recherche de l’Absolu. Il s’éloigne progressivement de sa femme et de ses enfants, plongé dans ses réflexions, et dilapide peu à peu sa fortune.

Balzac décrit avec une précision diabolique les extrêmes auxquels peut mener une quête obsessionnelle. Il peint le dévouement absolu, oppose l’Amour à la Science, pointe du doigt la fine frontière entre le génie et la folie. Et pose la question ultime : jusqu’à quel point un homme a-t-il le droit de sacrifier les siens au nom de la Connaissance et du Progrès ?

Un excellent roman.

Le Père Goriot

(1835)

1819. Eugène Rastignac, jeune provincial, étudie le droit à Paris. Il vit à la pension Vauquer qui héberge également Horace Bianchon, étudiant en médecine, le Père Goriot, un vieil original qui a fait fortune durant la Révolution, et l’énigmatique Vautrin.

Le Père Goriot est le grand classique de la Comédie humaine. Balzac y dépeint l’amour paternel poussé à l’extrême et l’arrivisme des jeunes Parisiens et Provinciaux prêts à tout pour se faire une place dans le beau monde de la capitale.

À lire au moins une fois dans sa vie, pour qui apprécie ce style de littérature.

Illusions perdues

(1843)

Aventures et mésaventures en trois parties de deux amis, David Séchard et Lucien Chardon.

Tout d’abord à Angoulême. David et Ève, la sœur de Lucien, se battent pour sauver l’imprimerie que David a rachetée à son père. Lucien, de son côté, parvient à intégrer l’aristocratie locale, mais se sent rapidement à l’étroit dans l’étroitesse d’esprit provinciale.

Dans la deuxième partie, Lucien monte à Paris pour se faire un nom dans la littérature. Il connaît des déconvenues, autant littéraires que sentimentales. Avide de succès, il se lance dans le journalisme. Il ne cesse d’aller de désillusion en désillusion.

Dans la dernière partie, David a des difficultés à ne pas se faire voler une invention de fabrication de papier par des concurrents malhonnêtes. Lucien, de retour à Angoulême, tente de l’aider.

Une pièce maîtresse de la Comédie humaine, considérée par Balzac comme un élément capital de son œuvre. Ce gros roman comporte de nombreux thèmes récurrents de la Comédie humaine : amour, trahison, petitesses de la province, intrigues de la capitale, arrivisme, codes et cruauté du beau monde, naïveté du provincial à Paris.

De nombreux personnages récurrents font des apparitions plus ou moins marquantes dans ce récit.

Balzac dresse dans « Illusions perdues » des portraits souvent peu flatteurs de plusieurs de ses archétypes sociaux.

Un indispensable pour tout amateur de Balzac.

Splendeurs et misères des courtisanes

(1847)

Aventures et mésaventures d’Esther, une courtisane, de Lucien Chardon, du mystérieux abbé Carlos Herrera et du riche baron de Nucingen.

Magnifique suite d’ « Illusions perdues », ce gros roman permet de retrouver bon nombre de personnages récurrents de la Comédie humaine.

L’enchaînement du « Père Goriot », d’« Illusions perdues » et de « Splendeurs et misère des courtisanes » est un grand moment de lecture.

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Isaac Asimov – Les cavernes d’acier

(Roman – Science-fiction / 1954 / The caves of steel)

Couverture du roman Les cavernes d'acier d'Isaac Asimov

Dans quelques millénaires. L’humanité est divisée en deux après une guerre entre la Terre et les Mondes Spaciens, peuplés de descendants de colons terriens. D’un côté les vaincus, les milliards de Terriens étouffant sous des dômes gigantesques, dans des villes souterraines bruyantes et surpeuplées. De l’autre côté, les vainqueurs Spaciens, vivant confortablement sur une cinquantaine de mondes, entourés d’une multitude de robots à leur service. Les Spaciens contrôlent leurs naissances et voient leur durée de vie se rallonger. Leurs préoccupations sont très éloignées de celles des Terriens prisonniers de leur fourmilière géante.

À l’issue de la guerre, les Spaciens ont placé la Terre en quarantaine, pour une durée indéterminée. Les Terriens les détestent, eux et plus encore leurs robots, menaces pour leurs emplois et leur mode de vie. Les deux camps ne se rencontrent physiquement qu’occasionnellement, dans une petite enclave sur Terre réservée aux Spaciens. C’est là qu’un Spacien est tué. Un Terrien serait coupable ?

Ce crime ravive les tensions entre la planète mère et les Mondes Spaciens. L’enquête est confiée à l’inspecteur Elijah Baley, un Terrien, à qui on associe R. Daneel Olivaw, un robot humanoïde ultrasophistiqué.

Le temps presse pour Baley s’il veut éviter que la crise ne dégénère en conflit.

Commentaire

« Les cavernes d’acier » est un roman que j’affectionne particulièrement. Pour plusieurs raisons.

D’une, il est excellent. Je l’ai lu au moins trois fois. Il ne brille pas particulièrement par la subtilité de l’enquête, mais par la richesse du futur imaginé par Asimov. La confrontation entre les philosophies de vie des Terriens et des Spaciens est parfaitement décrite. La haine des robots également, cette haine de l’autre qui est différent. Les personnages sont attachants, comme souvent chez Asimov. L’idée de mélanger les genres (policier / science-fiction) est réussie. Le style fluide, sans fioritures. Et l’humour particulier d’Asimov bien présent. Un régal.

De deux, « Les cavernes d’acier » est le premier roman de science-fiction que j’ai lu (hormis des Jules Verne et des bibliothèques vertes). C’est mon professeur de français qui me l’a conseillé à l’époque, au collège. M. Jacoutot nous a alors expliqué que nous aurions l’occasion de découvrir de nombreux auteurs classiques au collège et au lycée, mais qu’il existait d’autres lectures très recommandables comme ce roman et aussi, de mémoire, « Les enfants d’Icare » (Childhood’s end) d’Arthur C. Clarke, « Les plus qu’humains » (More than human) de Theodore Sturgeon, « A la poursuite des Slans » (Slan) d’Alfred E. Van Vogt. Une véritable mine d’or pour moi à l’époque, qui m’a permis d’enchaîner avec de nombreux autres auteurs de science-fiction. Merci M. Jacoutot !

De trois, c’est un classique de la science-fiction. « Les cavernes d’acier » s’intègre dans la grande histoire du futur imaginée par Isaac Asimov, mais se lit aussi très bien indépendamment des autres œuvres la constituant. C’est une très bonne porte d’entrée dans le monde d’Asimov.

L’auteur et son œuvre

Isaac Asimov est né le 2 janvier 1920 à Petrovitchi, en Russie, et mort le 6 avril 1992 à New York. Arrivé aux États-Unis avec sa famille en 1923, il est naturalisé américain en 1928. Diplômé en chimie et en biochimie, il enseigne à l’Université de Boston jusqu’à se consacrer entièrement à l’écriture.

Écrivain prolixe et éclectique, Asimov a écrit plus de 300 livres. La postérité retiendra son apport majeur à la science-fiction, mais Asimov est également l’auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique et non scientifique sur des sujets divers et variés comme la Bible ou Shakespeare. On lui doit aussi des policiers et de la littérature pour la jeunesse.

Isaac Asimov est connu pour avoir eu un ego un peu surdimensionné, mais également beaucoup d’humour et suffisamment de lucidité pour savoir en jouer et s’en amuser.

Il détestait voyager. Son imagination fertile lui envoyait des images funestes. L’avion était proscrit. C’est ainsi qu’il a traversé l’Atlantique plusieurs fois en bateau, sur le « France » puis sur le « Queen Elizabeth 2 ». Il a également effectué le trajet New York – Californie en train, en quatre jours. Ces déplacements avaient deux raisons d’être : faire plaisir à sa femme et se rendre à des conférences. Il aimait rester chez lui et s’adonner à son activité favorite : écrire.

Isaac Asimov est considéré comme un des trois grands écrivains de l’âge d’or de la science-fiction, avec Arthur C. Clarke et Robert Heinlein. Le plus grand peut-être.

L’Histoire du futur

L’œuvre principale d’Isaac Asimov est appelée communément l’Histoire du futur. Elle regroupe des cycles et des récits qu’Asimov avait écrits séparément à l’origine et qu’il a réussi à relier entre eux par la suite en ajoutant des romans complémentaires servant de transitions et de passerelles entre les différentes époques.

Chronologiquement (au niveau de l’action, pas de l’écriture), l’Histoire du futur peut se décliner ainsi :

Cycle des robots
  1. Les robots (1950 / I, robot) – recueil de nouvelles.
  2. Un défilé de robots (1964 / The rest of the robots) – recueil de nouvelles.
  3. Le robot qui rêvait (1986 / Robot dreams) – nouvelle issue du recueil du même nom (a inspiré le scénario du film « I robot »).
  4. L’homme bicentenaire (1976 / The bicentennial man) – nouvelle issue du recueil du même nom.
Hors cycle
  1. La mère des mondes (1949 / Mother Earth) – nouvelle issue du recueil du même nom.
Cycle Elijah Baley
  1. Les cavernes d’acier (1954 / The caves of steel) – roman.
  2. Face aux feux du soleil (1956 / The naked sun) – roman.
  3. Les robots de l’aube (1983 / Robots of dawn) – roman.
  4. Les robots et l’Empire (1985 / Robots and Empire) – roman.
Cycle de l’Empire
  1. Tyrann (autre titre : Poussières d’étoiles) (1951 / The stars like dust) – roman.
  2. Les courants de l’espace (1952 / The currents of space) – roman.
  3. Cailloux dans le ciel (1950 / Pebble in the sky) – roman.
Cycle de Fondation
  1. Prélude à Fondation (1988 / Prelude to Foundation) – roman.
  2. L’aube de Fondation (1993 / Forward the Foundation) – roman.
  3. Fondation (1951 / Foundation) – roman composé de 5 récits.
  4. Fondation et Empire (1952 / Foundation and Empire) – roman composé de 3 récits.
  5. Seconde fondation (1953 / Second Foundation) – roman composé de 2 récits.
  6. Fondation foudroyée (1982 / Foundation’s edge) – roman.
  7. Terre et Fondation (1986 / Foundation and Earth) – roman.

Les nouvelles 3/4/5 ne sont pas forcément citées dans l’Histoire du futur. J’estime qu’elles y ont toute leur place.

La trilogie 15/16/17 composait à l’origine une des trilogies les plus célèbres de la science-fiction, avant d’être complétée au fur et à mesure par le plébiscité et inattendu 18 et par les trois autres romans 13/14/19.

Asimov nous a laissé de nombreux autres récits de science-fiction, ne concernant pas l’Histoire du futur.

Deux thèmes principaux émergent de l’œuvre d’Asimov : les robots et la psychohistoire.

Les robots

Isaac Asimov a inventé :

Les trois lois de la robotique

Première Loi : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. »

Deuxième Loi : « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. »

Troisième Loi : « Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi. »

Ces lois immuables implantées dans les cerveaux positroniques des robots rendaient ceux-ci inoffensifs et rassuraient les humains craignant que ces machines ne deviennent hostiles et incontrôlables.

Une Loi 0 est ajoutée dans les « Robots et l’Empire », prévalant sur la Première Loi.

La psychohistoire

… est une science fictive dont le but est de prévoir l’Histoire à partir des connaissances sur la psychologie humaine et les phénomènes sociaux en appliquant une analyse statistique à l’image de la physique statistique.

Science fiable lorsqu’elle est appliquée à un nombre important d’individus, elle n’a aucun sens sur des individus isolés.

La psychohistoire a été inventée par l’écrivain Nat Schachner dans la nouvelle « L’arme suprême ». Asimov a repris et développé le concept pour son cycle le plus ambitieux : « Fondation ».

Mon Isaac Asimov ++

Je n’ai pas lu tout Asimov. Par contre, j’ai lu la plupart de ses ouvrages de science-fiction traduits en français. Et je me suis régalé. Voici des titres qui m’ont particulièrement marqué.

Moi, Asimov

(1994 / I Asimov)

Commençons par la fin. Son dernier livre. Une autobiographie réussie. Asimov se raconte dans son style habituel, sans filtre, avec humour. Le lecteur y découvre un personnage qui avait une haute estime de lui, certes, mais aussi un homme profondément humain. Un bon moment de lecture.

Azazel

(1988)

Un recueil de nouvelles qui dénote dans la bibliographie d’Asimov. Les nouvelles mettent en scène Isaac Asimov lui-même et George, un grippe-sou que l’écrivain a rencontré lors d’une convention de science-fiction. George se fait payer des repas par Asimov en échange d’histoires contant les dernières aventures d’Azazel, un démon maladroit et imbu de lui-même. Au départ de chaque récit, Azazel essaye d’aider quelqu’un. Malheureusement, le résultat tourne régulièrement à la catastrophe. Désopilant.

Un autre recueil compile d’autres aventures de ce trio infernal : Légende (1996 / Magic).

Et puis, il y a évidemment les chefs-d’œuvre constituant l’Histoire du futur.

Robots / Un défilé de robots

Dans ces recueils de nouvelles, le lecteur fait la connaissance de Susan Calvin, robopsychologue en chef d’US Robotics Inc. Cette entreprise a développé les cerveaux positroniques des robots incluant les trois lois de la robotique. Elle est devenue le principal constructeur de robots. Susan Calvin consacre sa vie à la recherche et à l’amélioration des robots. Elle est parfois confrontée à des réactions de robots non prévues. Charge à elle de résoudre les problèmes qui en découlent.

Ces nouvelles présentent également les avancées des premiers voyages dans l’espace.

L’homme bicentenaire

L’histoire émouvante d’un robot qui souhaitait acheter sa liberté.

Cycle Elijah Baley : Face aux feux du soleil

Un meurtre est commis sur une Monde Spacien où les relations physiques entre humains sont rarissimes. Une nouvelle enquête confiée à Elijah Baley et R. Daneel Olivaw.

Les derniers volets de ce cycle, « Les robots de l’aube » et « Les robots et l’Empire », sont également très recommandables.

Cycle Fondation

Plusieurs millénaires d’Histoire du futur sous l’égide de la psychohistoire et de Fondations successives. Magnifique.

Hari Seldon est un des grands bonhommes de ce cycle. Ce mathématicien a inventé la psychohistoire et, grâce aux prédictions de cette science, a mis au point le Plan Seldon pour aider l’humanité à sortir au plus vite du chaos et de la barbarie après la chute du Premier Empire.

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