Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre ♥
(Roman / 1900)

Ce roman est un bonheur de lecture ! Politiquement incorrect, d’une modernité d’écriture étonnante, d’une lucidité rare, jouissif.
Ce journal est celui de Célestine, une femme de chambre qui n’a pas la langue dans sa poche, ne rechigne pas au travail et est portée sur la bagatelle.
Octave Mirbeau dénonce avec acuité et sans prendre de gants tout ce qui l’insupporte : l’insatisfaction maladive des gens, l’hypocrisie des nantis et des religieux qui exploitent sans vergogne les nécessiteux, celle des sans-le-sou qui ne rêvent pas d’égalité mais plutôt d’être à la place de ceux qui les malmènent et les méprisent, l’antisémitisme affiché de l’époque, l’avarice, la vilenie, la jalousie dans la couple et dans la société, le sexe, ses plaisirs et ses dérives imputables en partie à la bienséance et à la religion, en partie à la dépravation humaine.
La plume de Mirbeau est acérée, féroce, clairvoyante, drôle, intransigeante, sans complaisance. Elle décrit la différence de classes et ses conséquences, la traite des femmes de ménage dans les offices de placement ou chez les soeurs, le laid, moral et physique, la malhonnêteté, les rêves, les désillusions, la violence, l’amour ou l’obsession de la chose, le caractère humain.
Dans ce magma incandescent et putride, les domestiques forment un pont entre riches et pauvres, une population à part, pourris par les vices des Maîtres qu’ils côtoient dans leur intimité et qu’ils tentent d’imiter alors qu’ils restent englués dans leur condition. Ils sont aux premières loges pour constater la différence entre le paraître en public et l’être en privé de ces fortunés sans mérite autre que la chance de la naissance. Au point d’éprouver des envies de meurtre à l’encontre de ceux qu’ils servent au quotidien.
Les personnages sont sublimes.
Mirbeau relance l’intérêt en permanence et garde le lecteur en haleine grâce à une construction rythmée originale. Du grand art !
Un classique indispensable et indémodable.
Extraits
C’est la vie… On ne peut pas être et avoir été… C’est comme ça… (p.109)
Ah ! qu’une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule !… Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme elle est seule, toujours !… La solitude, ce n’est pas de vivre seule, c’est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s’intéressent pas à vous, pour qui vous comptez moins qu’un chien, gavé de pâtée, ou qu’une fleur, soignée comme un enfant de riche… des gens dont vous n’avez que les défroques inutiles ou les restes gâtés :
— Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie… Finissez ce poulet à la cuisine, il sent mauvais…
Chaque mot vous méprise, chaque geste vous ravale plus bas qu’une bête… Et il ne faut rien dire ; il faut sourire et remercier, sous peine de passer pour une ingrate ou un mauvais cœur… Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j’ai eu l’envie folle de leur déchirer la nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles…
Heureusement qu’on n’a pas toujours de ces idées noires… On s’étourdit et on s’arrange pour rigoler de son mieux, entre soi. (p136)
Ah ! qu’elles sont décevantes ces routes vers l’inconnu !… L’on va, l’on va, et c’est toujours la même chose… Voyez cet horizon poudroyant, là-bas… C’est bleu, c’est rose, c’est frais, c’est lumineux et léger comme un rêve… Il doit faire bon vivre, là-bas… Vous approchez… vous arrivez… Il n’y a rien… Du sable, des cailloux, des coteaux tristes comme des murs. Il n’y a rien d’autre… Et, au-dessus de ce sable, de ces cailloux, de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant, un ciel où le jour se navre, où la lumière pleure de la suie… Il n’y a rien… rien de ce qu’on est venu chercher… D’ailleurs, ce que je cherche, je l’ignore… et j’ignore aussi qui je suis.
Un domestique, ce n’est pas un être normal, un être social… C’est quelqu’un de disparate, fabriqué de pièces et de morceaux qui ne peuvent s’ajuster l’un dans l’autre, se juxtaposer l’un à l’autre… C’est quelque chose de pire : un monstrueux hybride humain… Il n’est plus du peuple, d’où il sort ; il n’est pas, non plus, de la bourgeoisie où il vit et où il tend… Du peuple qu’il a renié, il a perdu le sang généreux et la force naïve… De la bourgeoisie, il a gagné les vices honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les satisfaire… et les sentiments vils, les lâches peurs, les criminels appétits, sans le décor, et, par conséquent, sans l’excuse de la richesse… L’âme toute salie, il traverse cet honnête monde bourgeois et rien que d’avoir respiré l’odeur mortelle qui monte de ces putrides cloaques, il perd, à jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu’à la forme même de son moi… Au fond de tous ces souvenirs, parmi ce peuple de figures où il erre, fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que de l’ordure, c’est-à-dire de la souffrance… Il rit souvent, mais son rire est forcé. Ce rire ne vient pas de la joie rencontrée, de l’espoir réalisé, et il garde l’amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé du sarcasme. Rien n’est plus douloureux et laid que ce rire ; il brûle et dessèche… Mieux vaudrait, peut-être, que j’eusse pleuré ! Et puis, je ne sais pas… Et puis, zut !… Arrivera ce qui pourra… (p.203)
Mais, c’est surtout sur moi que je m’attendris, je le sens bien. En rentrant dans ma chambre, je suis prise d’une sorte de honte et d’un grand découragement… Il ne faudrait jamais réfléchir sur l’amour. Comme l’amour est triste, au fond ! Et qu’en reste-t-il ? Du ridicule, de l’amertume, ou rien du tout… (p.341)
Le vol ?… De quelque côté que l’on se retourne, on n’aperçoit partout que du vol… Naturellement, ce sont toujours ceux qui n’ont rien qui sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout… Mais comment faire ? On rage, on se révolte, et, finalement, on se dit que mieux vaut encore être volée que de crever, comme des chiens, dans la rue… Le monde est joliment mal fichu, voilà qui est sûr… (p.346)
Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour faire comme les autres, à ces jeux féroces, je ne pouvais me défendre, envers la petite bretonne, d’une espèce de pitié. J’avais compris que c’était là un être prédestiné au malheur, un de ces êtres qui, quoi qu’ils fassent, où qu’ils aillent, seront éternellement repoussés des hommes, et aussi des bêtes, car il y a une certaine somme de laideur, une certaine forme d’infirmités que les bêtes elles-mêmes ne tolèrent pas. (p.366)
Avec quelle impatience nerveuse j’attends le moment de savoir ce que je dois espérer ou craindre de la destinée !… Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n’ai été autant écœurée de cette existence médiocre que je mène, de ces gens que je sers, de tout ce milieu de mornes fantoches où, de jour en jour, je m’abêtis davantage. Si je n’avais, pour me soutenir, l’étrange sentiment qui donne à ma vie actuelle un intérêt nouveau et puissant, je crois que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, dans cet abîme de sottises et de vilenies que je vois s’élargir de plus en plus autour de moi… (p.393)
L’auteur et son œuvre
Octave Mirbeau est né le 16 février 1848 à Trévières (Calvados) et mort le 16 février 1917 à Paris. Il a été un romancier (notamment Le calvaire, l’Abbé Jules, Sébastien Roch, Le jardin des supplices, Le journal d’une femme de ménage, Les 21 Jours d’un neurasthénique, La 628-E8, Dingo), dramaturge (notamment Les affaires sont les affaires, Le foyer), novelliste (notamment Lettres de ma chaumière, Mémoire pour un avocat, La mort de Balzac), critique d’art, découvreur d’artistes et journaliste notoire. Inclassable, politiquement incorrect, individualiste, engagé (anarchiste, puis défenseur ardent et actif de Dreyfus et de Zola), pessimiste et contestataire, il a marqué son époque.
Mon Octave Mirbeau ++
Je n’ai rien lu d’autre de Mirbeau pour le moment, mais je ne m’arrêterai pas en si bon chemin.
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39 femmes et une enfant sont retenues prisonnières depuis des années dans une cage souterraine, depuis les événements dont personne ne se souvient vraiment. La petite ne se rappelle de rien de sa vie d’avant. Elles ne savent ni pourquoi elles sont là, ni ce que l’on attend d’elles. Les hommes qui les surveillent se contentent de les nourrir. Ils ne leur adressent jamais la parole.
Un roman étrange. Captivant. Fascinant.
Son ambiance hors du temps m’a fait penser à la fois à Le désert des Tartares, de Dino Buzzati, et à La femme des sables, de Abé Kôbô.
Moi qui n’ai jamais connu les hommes pose des questions. Souvent sans même les poser. N’y répond pas toujours. Ou alors entre les lignes. Ou directement dans nos têtes.
Cette dystopie passionnante invite à la réflexion. Les thèmes sont nombreux. Le temps qui passe. Le sens de la vie. La vacuité de l’existence. La solitude. La sororité. L’attente d’on ne sait quoi. Le pourquoi d’une situation. La difficulté de la communication. La transmission. Les souvenirs qui se perdent. Qu’est-ce qui restera en fin de compte ? Qu’est-ce qui aura compté quand il ne restera rien d’autre ?
Je ne peux que vous inviter à entrer dans la cage à votre tour. Pour le meilleur et pour le pire. Mais quel pire ?

Si, comme les auteurs qui ont offert leurs textes, vous souhaitez participer à la lutte contre la haine, n’hésitez pas à acheter ce recueil.
Toutes mes félicitations aux lauréats mais aussi à l’ensemble des participants, à la Licra et à La rumeur libre !

Une découverte. Je ne savais pas à quoi m’attendre avec Adieu Paris, hormis qu’un de ses protagonistes s’appelait Biscotte, un chat. La surprise a été d’autant meilleure. J’ai adoré cette lecture et j’ai éprouvé une pointe de tristesse en quittant ses personnages à la fin de l’histoire, en refermant le livre.
Adieu Paris se déroule en majeure partie à Marolles, un village du Loir-et-Cher. Je me suis vite senti à l’aise dans cette campagne que les citadins envient, jusqu’à découvrir qu’elle recèle également ses petits travers.
La jolie plume d’Emma Lechapt a donné naissance à des portraits réalistes, imparfaits et attachants autour d’un cardiologue parisien qui se cherche et qui part s’établir comme médecin généraliste dans un village.
Une des forces de ce roman est dans son écriture. L’auteure paraît douce et bienveillante, en réalité elle n’épargne personne et, sans juger, appuie là où ça fait mal, ce qui m’a beaucoup plu. Sans avoir l’air d’y toucher, elle pointe du doigt, pêle-mêle : les petits chefs qui cantonnent leurs subordonnés à des tâches déplaisantes par crainte qu’ils ne leur fassent de l’ombre ; les dégâts causés par les addictions aux sites de rencontre ; les déserts médicaux dans nos campagnes ; le sort des personnes âgées vivant seules dans le monde rural ; une forme de réticence à consulter ; les fermetures d’école ; la prévalence du paraître, tout le monde sait mais se tait tant que les apparences sont préservées ; la difficulté à être différent ; la générosité côtoyant la mesquinerie ; la rivalité et la violence des débats entre élus, traditions et progressisme, chasseurs et écologistes ; le fossé entre les couches sociales ; la complexité des relations de couple ; les drames tus, les non-dits ; le pouvoir des animaux ; la quête de soi. Le tout dans la joie et une bonne humeur affichée.
Un livre riche et succulent, qui fait du bien.

Une jeune infirmière noire est embauchée au Planning familial, à Montgomery, un service officiel du gouvernement des USA aidant les pauvres à assurer leur contraception pour éviter qu’ils ne se retrouvent avec trop de bouches à nourrir. Elle se pose rapidement des questions.
Dolen Perkins-Valdez s’est inspirée de faits réels pour écrire ce roman poignant, et notamment de l’histoire de deux sœurs, Minnie Lee et Mary Alice Relf, jeunes afro-américaines stérilisées contre leur gré en 1973 à l’âge de 12 et 14 ans.
S’appuyant sur une documentation précise, elle dénonce avec force et maîtrise ce scandale indicible qui a fait des ravages dans les couches défavorisées de la population américaine, essentiellement chez les Noirs et chez les Indiens, mais aussi dans le milieu carcéral, le tout avec la bénédiction du gouvernement de l’époque. Le milieu médical américain n’était pas à son coup d’essai : des Noirs atteints de syphilis avaient déjà été pris pour cobayes pour suivre l’évolution de cette maladie.
Un roman nécessaire, pour alerter, informer, se souvenir, éviter qu’une telle ignominie ne se reproduise.
Mon seul regret ne concerne pas le roman, qui est parfait, mais la note de l’auteure en fin d’ouvrage qui explique l’horreur de ces stérilisations forcées à grande échelle, perpétrée sur la population noire, sur des personnes jugées inaptes et sur des détenues, mais qui oublie de mentionner que les populations amérindiennes ont également été victimes de ces pratiques inadmissibles.
Un incontournable pour qui aime les romans historiques de ce genre. Bouleversant.

Klara est une AA, une Amie Artificielle, plus curieuse que les AA autour d’elle dans le magasin où elles attendent patiemment que des parents attentionnés les achètent pour tenir compagnie à leurs enfants, les instruire et veiller sur eux. Un jour, Josie la choisit. Elle va découvrir le monde extérieur, de l’autre côté de la vitrine, et n’est pas au bout de ses surprises.
L’histoire de Klara et le Soleil n’a l’air de rien, mais elle m’a profondément touché. Kazuo Ishiguro a été très malin dans son déroulé. La petite AA a des réactions emplis d’empathie et éprouve des sentiments que les humains s’attribuent à tort, alors que les humains s’affichent avec leurs défauts, leurs faiblesses et leurs mesquineries. À méditer. Et avant cela, à lire !
Un roman captivant, bouleversant, clairvoyant, poétique, magnifique.
Pour ce qui n’est déjà plus de la science-fiction, je vous conseille mon hors-série du Chat Noir :