Sandor Marai – Les braises ♥
(Roman / 1942 / A gyertyák csonkig égnek)

Deux vieillards se retrouvent quarante-et-un ans après. Ils étaient les meilleurs amis du monde. Mais quelque chose s’est brisé. Ils savaient qu’ils s’en expliqueraient. Le jour est venu. Dans l’antique château, comme autrefois, autour d’un dîner.
Toute l’histoire est résumée dans ces six phrases. Une histoire simple et complexe. Après quoi ? Pourquoi ?
« Les braises » est un roman d’une puissance phénoménale. Sa force ? Ce qui est dit. Ses silences. Ce qui n’est pas dit.
Deux amis à la vie à la mort. Des souvenirs. L’événement. La cassure. Le temps qui fait son œuvre, qui vieillit les deux hommes mais qui ne change rien au décor qui traverse l’Histoire, témoin muet, inaltérable. Le décor figé où ces deux hommes se retrouvent pour l’ultime explication.
Sandor Marai nous parle d’amitié, du temps qui passe, d’époque révolue, d’amour, de conséquences, de trahison, d’honneur, de vengeance, de sang, d’interrogations, du bilan final. Il décortique sans se presser la vie, les sentiments, les regrets, la mort, et se tait quand il convient de se taire.
Une nostalgie poétique et oppressante. La mélancolie hongroise, retenue et à nue. Une prouesse littéraire.
L’auteur et son œuvre
Sándor Márai est né le 11 avril 1900 à Kassa (à l’époque en Hongrie, devenue Kosice en Slovaquie), et mort le 22 février 1989 à San Diego, aux États-Unis. Cet écrivain et journaliste hongrois a écrit notamment près de trente romans, des nouvelles, de la poésie, des pièces de théâtres, des essais et des récits de voyage.
Issu d’une famille aisée, il écrit très tôt des articles dans la presse hongroise. Il voyage au début des années 1920, en Allemagne, puis en France, découvre l’Europe et les spécificités de chaque pays. De retour en Hongrie, il connaît le succès avec ses romans de 1928 jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Antifasciste, il voit avec tristesse la fin de la bourgeoisie avec l’arrivée des communistes au pouvoir. Il part en exil en 1948, en Suisse, puis 4 ans en Italie, et enfin aux États-Unis en 1952. L’immense œuvre de Marai sera redécouverte en Europe au début des années 1990. Depuis, il est cité parmi les grands écrivains européens.
Dans l’écriture de Sandor Marai, on retrouve la nostalgie propre au peuple hongrois, peuple isolé dans l’Europe centrale dont la langue ne ressemble à aucune autre de ses pays voisins, nostalgie amplifiée par l’Histoire du vingtième siècle. Du côté des perdants de la première guerre mondiale, la Hongrie, par le traité de Trianon, a perdu 71% de sa superficie au profit de ses voisins (Autriche, Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie, Pologne et même Italie). Près d’un tiers des magyarophones se sont retrouvés du jour au lendemain dans un pays qui n’était plus la Hongrie. Une tragédie nationale. Réparée en partie pendant la deuxième guerre mondiale, puis définitivement actée après la nouvelle défaite.
Sandor Marai a vécu cette tragédie de l’intérieur. Il a grandi dans un pays riche et vaste. Il a vu la Hongrie s’effondrer, être écartelée, le mode de vie bourgeois s’éteindre, la liberté de son peuple disparaître. Sa plume saigne de cette nostalgie, présente de base dans l’âme hongroise et chez les écrivains des générations précédentes comme Dezso Kosztolanyi, mais démultipliée par les soubresauts injustes de l’Histoire, dont il a été témoin.
Plus tard, Laszlo Krasznahorkai accentuera cette nostalgie, déversera une mélancolie sombre et apocalyptique dans ses romans, lui qui a hérité des souvenirs de cette Hongrie à la beauté maltraitée, sans l’avoir jamais connue du temps de sa splendeur passée.
Mon Sandor Marai ++
J’ai lu six livres de Sandor Marai à ce jour.
Le premier amour
(Roman / 1928 / Bébi, vagy az első szerelem)

Le premier amour est le journal intime d’un homme terne, dénué de volonté et d’ambition. Un roman puissant sur la solitude, la différence, l’éveil, les illusions perdues, le temps qui passe, la violence des sentiments, la complexité humaine. Un livre qui illustre remarquablement le talent d’analyste des méandres de l’âme humaine et de conteur de Sandor Marai. Bouleversant et marquant.
Voici le résumé, qui en révèle beaucoup de l’histoire, si vous avez besoin d’en connaître davantage pour savoir si ce roman pourrait vous plaire :
Le premier amour est le journal d’un professeur de latin. Célibataire, cet homme solitaire de cinquante-quatre ans s’est construit une vie sans surprise, sans humour, sans amis, sans amour, avec la routine comme confort de l’esprit. Ses interactions sociales sont limitées à ce que lui impose la bienséance, entre ses cours, ses collègues, les commerçants du quartier et sa vieille gouvernante. Il s’offre des premières vacances depuis vingt-huit ans en-dehors de sa petite ville hongroise. Il sent ne pas être à l’aise en société, ne l’avoir jamais été, ne s’en formalise pas. Ses rêves de jeunesse sont oubliés. Le temps a filé. Proche de la retraite, il hérite en tant que professeur principal d’une classe de terminale, lui qui avait l’habitude d’enseigner à des élèves plus jeunes. Une classe mixte. Les six élèves filles sont une première pour lui. Fort de grands principes, il craint que ce mélange ne pose des problèmes de bonnes mœurs. Très vite, il garde un œil sur un des bons élèves qui semble trop proche de ces filles. Il s’interroge. Comment intervenir ? Est-ce vraiment son rôle ? Il est entraîné malgré lui dans un tourbillon de sentiments intenses et nouveaux pour lui.
L’étrangère
(Roman / 1934 / A sziget)

Quelle histoire ! Un roman de 208 pages qui démarre sous une canicule inhabituelle de fin mai, dans un hôtel de la côte adriatique accueillant des clients de différentes nationalités. Je n’en dirai pas davantage sur l’intrigue.
Durant la première moitié du livre, Sandor Marai m’a baladé, perdu, endormi, interpellé. Il m’a fait baisser la garde pour mieux me happer ensuite, pour ne plus me lâcher, une fois qu’il a ajusté la mire, et s’est focalisé sur la grande question du roman. Imparable ! L’étrangère m’a tenu en haleine tout au long de la deuxième moitié. Impossible de le refermer avant la fin. Quelle question ! Quelle fin ! Quelle descente aux enfers. Une histoire et une écriture qui portent la signature de l’auteur. Des personnages et une manière de conter dont Sandor Marai a le secret, qui font qu’on y repense longtemps après avoir refermé le livre définitivement. En frissonnant parfois.
Les confessions d’un bourgeois
(Roman / 1934 / Egy polgár vallomásai)

Je me suis piégé moi-même.
J’aime me plonger dans des livres sans lire au préalable la quatrième de couverture, sans même en connaître le sujet. J’aime découvrir, me laisser emporter par une histoire inattendue, qui se dévoile au fil des pages, qui me présente ses personnages, son époque, ses rebondissements, son ambiance, ses secrets.
J’ai donc procédé ainsi avec mon quatrième roman de Sandor Marai, un auteur doué pour me perdre pour mieux me rattraper et m’éblouir de sa capacité à décortiquer l’humain.
Sandor Marai m’a perdu en multipliant les personnages et les anecdotes. Plus j’avançais, moins je comprenais où il voulait en venir. Au bout d’une centaine de pages, j’ai craqué. Confessions d’un bourgeois est un de ses livres les plus connus, quelque chose devait m’échapper. Effectivement, quelque chose m’avait échappé : Confessions d’un bourgeois est un roman autobiographique, d’où cette foultitude de détails, de personnages, sans liens apparents les uns avec les autres. Ce lien, c’est la vie de l’auteur. Ses souvenirs. Ses ressentis mis à nu. Le livre s’éclairait d’une nouvelle lumière.
J’ai adoré suivre le cheminement de l’auteur. Ce n’était plus le lecteur qui était perdu en tentant de suivre les pensées d’un auteur, mais le lecteur qui suivait les pensées d’un auteur perdu. Ça change tout.
J’ai adoré ce garçon grandissant au début du 20e siècle dans la ville hongroise de Kassa (aujourd’hui Kocise en Slovaquie), au sein d’une famille bourgeoise. J’ai aimé ce mélange de populations qui ne posait pas de vrai problème à l’époque. J’ai accompagné l’adolescent à la découverte des mystères de cet âge. J’ai suivi Sandor Marai quand il a quitté sa famille, dans les écoles, puis à la conquête du monde, en quête de l’Européen. J’ai adoré sa vision de l’Allemand, du Français, de l’Italien, de l’Anglais. J’ai encouragé sa quête du bonheur dans le mariage. J’ai admiré son détachement face à l’argent et aux difficultés de l’existence, sa capacité à observer et ne pas se précipiter. J’ai partagé son attachement à sa patrie. J’ai lu avec attention son analyse de sa condition d’écrivain. J’ai compris son émotion quand le deuil frappait.
Dernier jour à Budapest
(Roman / 1940 / Szindbád hazamegy)

Un roman pas comme les autres. Une biographie romancée dans laquelle Sandor Marai rend hommage à son maître, Gyula Krudy, qu’il présente comme Sinbad le marin, le nom d’un personnage de roman de Krudy.
Sinbad part de bon matin en promettant à sa jeune femme de revenir pour dîner, avec de l’argent pour payer l’électricité et une robe pour leur fille. Il parcourt Budapest, nostalgique d’un temps révolu, souffrant de l’effacement de l’autre Hongrie.
Un livre d’une tristesse absolue. La mélancolie hongroise à son paroxysme. La nostalgie d’une époque, d’un pays perdu, d’écrivains disparus (avec mention notamment de Dezso « Dude » Kosztolanyi), de traditions perdues.
Si vous cherchez du suspense, de l’action, une romance, « Dernier jour à Budapest » n’est pas un bon choix de lecture. Ici, les ressentis, les souvenirs, les regrets, des scènes d’une Hongrie d’un autre temps tiennent la vedette. Et des personnages passés. Un récit fantôme qui tiendra en haleine celles et ceux qui sentent, comme Sinbad, comme Marai, la réalité s’effilocher et fondre dans un néant crépusculaire, en les oubliant dans un présent qui n’est pas tout à fait le leur, celles et ceux qui pleurent le pays et l’époque où ils se rappellent avoir été heureux, celles et ceux qui sont prêts à plonger dans ce puits d’images d’une grande force évocatrice.
Un texte d’une sensibilité extrême. J’imagine Sandor Marai écrivant ces pages denses, vidé à la fin de l’exercice, soulagé d’avoir réussi à transmettre ce sentiment de manque criant, fier de l’hommage rendu à Gyula Krudy.
Métamorphoses d’un mariage ♥
(Roman / Az igazi (1941) + Judit… és az utóhang (1980))

Un coup de maître. Le roman le plus complet des six à mon sens, juste devant Les braises. L’auteur fait preuve d’une acuité remarquable. Ses analyses psychologiques des personnages sont un modèle du genre. Chaque personnage représente un type à lui tout seul, à la manière de ce que proposait Balzac dans la Comédie humaine, mais ici décliné dans l’Histoire qui a subi des bouleversements et des soubresauts terribles dans la période décrite. Sandor Marai ne s’arrête pas aux personnages individuellement. Il explore de façon tout aussi efficace les relations de couple et hors couple, la famille, les amis. Il élargit le point de vue au fonctionnement et interactions entre les classes sociales. Puis à l’évolution de l’ensemble dans l’Histoire, riche en rebondissements. Avec un regard particulièrement acéré, comme à son habitude, sur la bourgeoisie, sur ce qu’elle a perdu, sur ce à quoi elle s’accroche désespérément, sachant que c’est une cause perdue. Un focus intéressant sur la culture également et évidemment sur la Hongrie transformée. Quel livre !
La construction à plusieurs voix est remarquable aussi. Quatre longs monologues racontent la même histoire et ses prolongements, dans l’Histoire.
Une structure géniale dans la conception et dans la réalisation. Une même histoire racontée avec quatre regards différents. Chacun raconte sa vérité selon sa compréhension propre, les quatre sont très éloignées les unes des autres. Une vraie réussite.
Chef-d’œuvre.
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Un roman intelligent et utile. Une histoire poignante et épouvantable, parce que faisant écho à une réalité toujours d’actualité. Indispensable.
Stéphanie Perez s’est appuyée sur sa propre expérience du terrain et sur des personnages et des événements réels pour construire ce roman terrible qui sonne d’autant plus juste. Son angle d’attaque, les danseurs de l’Opéra de Kiev avant et après l’invasion russe, met l’humain au cœur de cette aberration sanglante. Les corps, sublimes, au service de l’art. Les corps abîmés pour défendre le pays. Les corps morts pour sauver le peuple. Les esprits entraînés dans la même spirale insensée. L’art pour résister, au même titre que les armes, et pour apporter une lueur d’espoir.
Des vies effacées. Des questionnements et des traumatismes dans un quotidien terrifiant et absurde pour les survivants.
En 1989, la chute du mur de Berlin, puis la fin de la guerre froide et la dislocation de l’URSS ont laissé présager un avenir inédit de paix en Europe, marquée par deux horribles guerres mondiales et par la tension entre Est et Ouest qui a suivi.
Espoir de courte durée : l’explosion dans le sang de la Yougoslavie a montré la fragilité de l’équilibre européen dès les années 1990. D’autres conflits ont éclaté entre des Républiques de l’ex-URSS. Jusqu’à la guerre du Donbass et à l’annexion de la Crimée par les Russes en 2014. Jusqu’à l’invraisemblable invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022.
Les Ukrainiens vivaient comme nous. Depuis le début du conflit, ils sont retournés dans les affres de la guerre, du jour au lendemain.
Personne n’est malheureusement à l’abri de guerres menées par des mégalomanes sans scrupules avides de pouvoir, au nom d’un obscurantisme idéologique, religieux ou non.
En attendant, des civils ukrainiens, des jeunes Ukrainiens et des jeunes Russes meurent chaque jour. C’est insensé.
Merci Stéphanie Perez pour cette mise en lumière éprouvante et poétique de cette énième guerre en Europe.
Il y a plus d’un siècle, on évoquait déjà la dernière. On a vu ce que ça a donné. La dernière sera sans doute celle qui mettra un terme à l’humanité.

Merci Sénèque d’avoir livré cette ultime confidence sous forme d’une longue lettre à ton ami Lucilius, avant d’exécuter le dernier ordre que te donnera Néron.
Merci Marianne Jaeglé d’avoir prêté une oreille attentive à Sénèque et d’avoir retranscrit ce bilan du grand philosophe sur ses réussites, ses échecs et les conséquences de ses actes et de ses conseils durant ses quinze ans d’éducation de celui qui deviendra l’Empereur Néron.
L’ami du Prince est une œuvre fascinante. Merci Marianne Jaeglé d’avoir redonné vie à Sénèque, le 12 avril 65 avant JC, le temps pour lui de partager avec nous ses doutes, de nous expliquer ses choix, de nous faire entrer dans les coulisses politiques de l’Empire, de nous brosser le portrait de personnages passés à la postérité et d’autres de l’ombre, de décortiquer pour nous les arcanes du pouvoir, de replacer dans le contexte ses décisions prises en tentant, pas toujours avec succès, de respecter ses convictions personnelles tout en œuvrant pour le bien de son protégé, poète sans cœur et tyran sanguinaire, et de l’Empire, sans oublier le peuple et les proches du palais, entraînés parfois contre leur gré dans l’engrenage des jeux d’influence, au prix de leur vie pour les perdants.
L’ami du Prince est un récit captivant, écrit dans un style accessible et fluide. Une introspection passionnante. Une leçon d’Histoire, de philosophie, de psychologie, d’humilité et de littérature.
Prix Orange du Livre 2024. À lire absolument !
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Un roman court, intense et poignant.
Tonio Kröger nait d’une mère méridionale, artiste, éloignée des problèmes matériels du quotidien, et d’un père allemand, bourgeois sérieux, respectable et respecté dans sa ville natale du nord de l’Allemagne.
Tout le drame de la vie de Tonio Kröger vient de cette double influence contradictoire qui se transforme chez lui en mal-être et en questionnements.
Dès son adolescence, ce débat intérieur permanent le fait se sentir différent de ses camarades. De ses racines du sud, il a hérité de l’amour de l’art et du beau, d’un besoin irrépressible de créer lui-même. Il écrit des vers et en même temps trouve cette passion ridicule, parce qu’elle ne correspond pas à l’image du père. Tonio, cheveux et yeux sombres, solitaire, plongé dans ses livres, admire la beauté de son ami Hans d’abord, puis plus tard d’Inge, des blonds aux yeux bleus qui vivent « normalement » : heureux, entourés d’amis, éloignés des questions existentielles.
Dans tout le livre, reviennent des leitmotivs autour de ce tiraillement entre l’introspection douloureuse et le désir impossible à assouvir d’une vie simple, sérieuse mais heureuse.
Thomas Mann s’est inspirée de sa propre vie et de ses propres doutes pour peindre Tonio Kröger. D’où la vraisemblance du personnage à l’âme tourmentée, attiré par son contraire, dans lequel se reconnaîtront celles et ceux qui ont également du mal à s’intégrer dans la société et qui se demandent régulièrement : « La création n’est-elle pas une malédiction ? Ne prive-t-elle pas du bonheur d’une existence simple et sereine ? ».
Il n’est nullement question de placer les artistes au-dessus des communs des mortels, ou inversement, mais de souligner leurs différences. Les uns et les autres ne ressentent pas les choses de la même manière, ne vivent pas la même vie, n’ont pas le même accès au bonheur.
Magnifique et marquant.
